Une cassette enregistrée par Mamie en 1991 : l'histoire des Lierres (Lion sur Mer)
« Sylviane m'a envoyé une lettre en me disant que ses filles voudraient avoir des histoires de Lion sur Mer. Alors voilà, je prends une cassette et je raconte pour Noémi, Juliette et Camille – Thomas est encore trop petit... Il ne comprendrait pas.
Je vais un petit peu vous raconter, puisque vous viendrez bientôt nous voir à Lion sur Mer (NB été 1991, avec Christian, Maryse, Coralie et les triplés qui sont nés en 1990), l'histoire de cette maison, depuis que nous y sommes ».

Avant, c'était une maison qui, d'après ce que les gens du pays ont dit, était occupée par des moines. Parce que elle est juste en face de l'église. On pense qu'il y avait des moines qui habitaient à côté de l'église, qui est très vieille. Elle date du 12ème siècle. La maison est certainement moins vieille quand même mais on ne sait pas quand elle a été construite. Il n'y a pas de cave, ce sont des très gros murs, très épais. C'est simplement de la pierre, avec de la terre entre deux et non du ciment. Il faut donc que ce soit très épais pour tenir. Et puis la charpente est faite en bois, les poutres n'étaient même pas équarries, c'est-à-dire taillées. On voit encore un peu la forme de l'arbre sur les grosses poutres, parce qu'on ne se donnait pas la peine de les tailler en tout cas pour celles qui sont sous le toit.
C'est donc une très très vieille maison. Il y a une date qui a été gravée sur le montant d'une porte de la cuisine. Il est marqué 1780, je crois. Donc, la maison existait déjà à ce moment là. Avant la date, il y a un nom : Penel. C'est peut-être quelqu'un qui a habité là et qui s'est amusé à graver dans la pierre son nom et la date. Mais certainement, la maison était déjà construite avant.
Parce que Lion sur Mer est un très vieux village. Il s'appelait Lugdunum, ce qui voulait sans doute dire en latin « lion » - lion, l'animal. Pas comme Lyon sur Rhône. Et c'est assez bizarre parce qu'il n'y a jamais eu de lions dans ce pays là...
Alors, Lion était un très vieux village. Il y avait aussi un château, construit dans l'intérieur des terres, un peu plus loin de la mer car on ne voulait pas trop de vent – le vent abîme les maisons et puis c'est fatigant de toujours entendre le vent.
Par contre, au bord de la mer, ils avaient construit une tour de guet, une grande tour. On peut monter avec un escalier jusqu'en haut et en haut de la tour, ce n'est pas un toit, c'est une terrasse. Les guetteurs se tenaient sur la terrasse et surveillaient le pays et la mer pour signaler si des soldats, des envahisseurs, arrivaient. Ils pouvaient alors donner l'alarme pour qu'on vienne défendre le pays.

Naturellement, maintenant, il n'y a plus de guetteurs. Mais pendant la guerre, quand nous étions à Lion sur Mer, il y avait toujours un soldat allemand, une sentinelle, qui était sur cette tour et qui inspectait le village et la mer.

Cette tour a d'abord été « agrandie » par une église qui était toute petite. Puis on a ajouté une chapelle et ensuite elle a encore été agrandie : ils ont fait une nef. Il y a une très grosse différence entre la vieille tour, la vieille église, et les deux parties qui ont été ajoutées.

En tout cas, c'est du 12ème siècle et à l'intérieur, on voit encore une plaque qui commémore le départ des Normands quand ils ont été envahir l'Angleterre.

Il n'y avait donc que cette tour et vraisemblablement des moines ou des religieux qui habitaient là et un peu plus loin, il y avait une maison qui était, m'a t-on dit, une léproserie – parce qu'on mettait les lépreux en dehors du village, pour qu'ils ne contaminent pas les gens du village. Ca, c'était il y a très très très longtemps.

Maintenant, il y a le Haut-Lion, qui est l'ancien village et le Bas-Lion qui est le village au bord de la mer où nous sommes.

Donc, la maison a dû être construite il y a très longtemps. Au moment de la guerre, il y a eu une bombe qui l'a en partie démolie mais les murs étaient tellement solides qu'elle est restée debout.

Mais pour commencer par le commencement ... Pourquoi est-ce que nous sommes allés dans ce « trou » pour y chercher une maison et y passer nos vacances ? C'est très simple. C'est parce que nous avions cinq enfants – Liliane n'était pas encore née – et la plus grande avait 8 ou 9 ans. Nous ne savions pas où aller en vacances... Ils étaient insupportables dans les hôtels, dans les pensions de famille. A ce moment là, on ne faisait pas de camping. Alors mon mari m'a dit « tu sais, le mieux c'est de chercher une maison, comme ça, tu pourras partir avec les enfants à la mer à Pâques et puis en été. On sera bien plus tranquilles que dans un hôtel où il faut que les enfants soient propres, qu'ils se tiennent bien à table et tout et tout, alors qu'ils sont des petits gosses un peu insupportables... Si on est chez nous, ce sera beaucoup mieux. Seulement, il faut que ça ne soit pas trop loin de Paris pour que je puisse vous rejoindre pour les week-end ».

Alors pour le week-end de Pentecôte, en 1936 , nous avons laissé les enfants à Grand-Maman et nous sommes partis tous les deux avec la voiture pour chercher une maison au bord de la mer. Nous avons été le plus près possible. Lion, ce n'est pas tout à fait le plus près : le plus près aurait été à Dieppe, au dessus du Havre, mais là les plages ne sont pas belles. Ce sont des galets, des pierres, donc, et des falaises. Alors les maisons sont toujours un petit peu loin de la mer et puis les plages ne sont pas agréables.

Alors nous avons donc été vers le Calvados pour chercher quelque chose dans un pays qui nous plaise mieux. Nous avons visité beaucoup de maisons et nous avons fini par tomber sur celle-la qui nous a vraiment plu parce que nous ne voulions pas une maison trop grande et nous ne voulions pas non plus une maison qui ressemble à une villa de banlieue. On voulait une maison qui ait du caractère, qui soit « normande ».

La maison nous a plu et nous sommes donc allés voir le propriétaire qui habitait Caen. On s'est décidés à aller passer nos vacances là-bas, à Lion sur Mer. A ce moment là, on prenait le train jusqu'à Caen et il y avait une espèce de petit tacot, un petit train délicieux, amusant comme tout, qui roulait au bord de la route. Les wagons n'étaient pas fermés. C'était des banquettes avec un toit par-dessus. On prenait le petit train à la gare de Caen avec nos bagages, nos valises et on allait jusqu'à Lion. La gare était juste à côté de notre maison.

On s'est installés. On avait une chambre pour Idelette, une chambre pour François, une chambre pour Jean-Pierre et puis une chambre où on mettait les deux jumeaux. Et ensuite, c'était la mienne. Vous verrez, toutes ces chambres sont en enfilade et c'est amusant parce qu'il y a des portes, il y a des marches. Chacun avait sa fenêtre, son lit, une petite table de toilette – parce qu'il n'y avait pas de lavabo. Il n'y avait pas l'eau à la maison. On allait chercher l'eau à la pompe. Alors chacun rangeait ses affaires et puis le matin on allait à la pompe chercher l'eau dans des brocs et on allait aussi vider les eaux sales dans le jardin : chacun avait son petit travail, comme ça.

Et puis de l'autre côté de la maison, il y avait quand même des chambres pour les amis qui venaient, pour les cousins Veillon, pour Grand-Maman. Ca nous convenait tout à fait. Il y avait aussi un jardin devant, un jardin derrière, des grands murs qui nous protégeaient du vent de la mer... On était très contents. Mais la première année, il a plu tous les jours ! Alors on s'est dit, avec votre Grand-Papa : « Et bien, qu'est ce qu'on a fait de prendre une maison dans un pays où il pleut tous les jours ? C'est vraiment pas marrant ! ». On avait un baromètre, et il était toujours sur « variable ». Variable, variable, toujours variable !! On s'est dit que le baromètre était sûrement craqué...

Mais enfin, les enfants étaient contents. Idelette avait toujours beaucoup aimé l'eau. Dès qu'elle était au bord de l'eau, elle se mettait dedans et elle essayait de nager. Elle était heureuse ! Jean-Pierre un peu moins. Mais François, alors, il n'aimait pas du tout l'eau. Il voulait bien se tremper un peu les pieds mais quand on essayait de le faire nager alors là, ça n'allait plus du tout. Quant aux jumeaux, ils faisaient des bêtises, naturellement. Ils n'avaient pas deux ans : ils étaient encore petits. Ils parlaient tout juste. Et comme j'étais quand même un peu fatiguée avec tous ces enfants qui n'étaient quand même pas très faciles à élever, on avait demandé à une jeune fille de venir m'aider pour s'occuper des jumeaux. Maintenant ce n'est plus une jeune fille, c'est une grand-mère. Elle est encore ici, je la vois de temps en temps. Elle était gentille comme tout MAIS les jumeaux ne voulaient pas que quelqu'un d'autre que moi s'occupe d'eux... « C'est Maman », ah, ils voulaient toujours Maman... Alors on a essayé tous les moyens. Rien à faire... On avait deux petites poussettes pour aller se promener – ils étaient trop petits pour marcher et quelqu'un m'en avait prêté une en plus de celle que j'avais.

Ils n'ont jamais voulu que quelqu'un d'autre que moi pousse la poussette... J'étais obligée de pousser deux poussettes. Evidemment, j'ai deux mains, je pouvais le faire, mais enfin, ce n'était pas très commode quand même...

Et puis ils ont inventé toutes les blagues possibles et imaginables. Ils étaient dans leur chambre au 1er étage. Ce ne sont pas des étages très hauts mais quand même. En dessous de leur chambre, c'était le petit hangar où on rangeait le bois. Parce qu'on faisait le feu avec la cuisinière, le gaz ne marchait pas. Alors j'avais du bois et la porte du rez-de-chaussée était souvent ouverte. Ces sacrés jumeaux descendaient au jardin en passant par la fenêtre. Ils mettaient leurs pieds sur la porte et ils arrivaient à s'accrocher pour descendre directement du 1er étage par l'extérieur. Et ils étaient petits... ils n'avaient pas deux ans ! Mais ils y arrivaient très bien ; ils ne sont jamais tombés et ne se sont jamais fait de mal...

Une fois, ils ont joué avec quelque chose de sale et puis ils ont touché leur figure après et ils ont eu de l'impétigo, de la « gourme ». Et bien ce n'est pas beau. Ca fait des espèces de plaques, ça saigne, c'est moche ... Alors il fallait soigner ça. Ils étaient tout balafrés de plaies. Ils étaient laids ! Et puis une fois sur la plage, ils ont dû manger une cochonnerie quelconque et ils avaient ce qu'on appelle du « muguet » dans la bouche. Plein d'aphtes, des boutons blancs. Ils n'arrivaient plus à boire leur biberon. Alors on a mis du bleu de méthylène... Ils avaient de la pommade jaune sur la gourme, le bleu de méthylène sur les lèvres et dans la bouche et puis quand ils s'étaient fait mal, on mettait encore du mercurochrome... Ben ils étaient beaux ! Et voilà qu'un jour, ils étaient sages. Ouf, ils étaient sages ... Ah oui, seulement voilà. Ils avaient attrapé une bouteille d'encre. C'était de l'encre indélébile, de l'encre avec laquelle on marquait le linge qu'on donnait à la blanchisserie – et il ne fallait pas que la marque s'en aille. Et ils ont joué avec cette bouteille d'encre et ils étaient pleins d'encre noire... Je devais amener ces gosses sur la plage avec du bleu, du jaune, du rouge, du noir... C'était horrible.

Une fois, Oncle Charles, mon beau-frère, a dit : « Bon, j'emmène ces gosses à la plage, je suis quand même plus fort qu'eux ». Il a pris les deux mains et il a pris ces petits en leur disant : « Maintenant, vous venez avec moi à la plage ». Ils étaient à la mer que je les entendais encore hurler... Et bien mon beau-frère n'a pas recommencé. Il n'est pas reparti avec eux à la plage...

A part ça, ils étaient adorables. Tout le monde les connaissait, naturellement. Ils avaient deux petits manteaux rouges. Il y a encore les anciennes boulangères qui étaient là à cette époque là et qui sont bien vieilles maintenant. J'ai été leur faire une visite. Et elles m'ont dit : « Vous vous souvenez de vos petits jumeaux avec leurs manteaux rouges ? ». « Oh, j'ai dit, oui que je m'en souviens... ».

Mais les enfants étaient ravis parce que la plage était toute proche et puis quand il faisait trop mauvais à la plage, il y avait le jardin. C'était très joli. On avait plein de cyclamens en septembre et vraiment, ça allait très bien.

Une fois, à Pâques, nous étions allés à Lion avec les Wolff et on s'y était très bien entendus. On avait caché les œufs de Pâques, on avait passé de bonnes vacances et Juliette m'avait dit : « Si jamais il y a une guerre qui se déclare, il faudra qu'on parte ensemble à Lion sur Mer. Moi, je ne partirai pas en Alsace parce que c'est trop près de la frontière et puis à Paris on ne pourra pas rester » (on pensait qu'il y aurait une guerre de gaz, que les Allemands enverraient des gaz asphyxiants et qu'on serait tués avec les gaz).

Et voilà que la guerre est arrivée. Juliette est venue avec ses enfants. Moi, j'y étais déjà. Liliane était née et Juliette attendait Jean. Il y avait la Grand-Mère Immer, qui ne pouvait pas rester en Alsace, car c'était trop dangereux et elle ne savait pas où aller. Alors elle est venue aussi et on s'est installées. Seulement, c'était le mois de septembre, les écoles recommençaient et on ne pouvait pas rentrer chez nous... alors on a inscrit les enfants à l'école. Les grands allaient plus loin, à Luc sur Mer. Ils devaient prendre le petit train et ils s'en allaient au lycée de Luc sur Mer. Et les autres, Pierre, Anne, Jean-Pierre, allaient à la petite école du village. Les jumeaux allaient à l'école maternelle, Guy restait à la maison et Liliane était dans son berceau. Ca nous faisait toute une famille, mais on s'est bien amusés. Grand-Mère Immer racontait des histoires aux enfants le soir quand ils avaient fini leurs devoirs et puis les jumeaux s'amusaient très bien avec Guy. Jean-Pierre et Anne avaient leurs jeux à eux, sous la table de la salle à manger.

L'hiver est arrivé, il a fallu chauffer, mais on n'avait pas de chauffage central. On n'avait que la cuisinière à la cuisine et une cheminée dans la salle à manger. C'est tout ce qu'on avait comme chauffage ! Et il a fait froid, cette année là, mais FROID ! On avait – 15°. Alors dans les chambres, on n'avait vraiment pas chaud. Et comme je vous l'ai dit, on n'avait pas de lavabo alors on montait l'eau pour se débarbouiller et l'eau gelait dans les pots. Heureusement, on avait quand même un robinet à la cuisine, comme ça on ne se gelait pas encore plus à sortir. D'ailleurs, la pompe était gelée aussi dans le jardin. On avait des bouillottes pour les chambres, et ... les toilettes étaient vite faites. Par contre, une fois par semaine, le samedi soir, on lavait bien les enfants avec de l'eau chaude. On ne pouvait le faire qu'à la cuisine parce que c'était le seul endroit où on pouvait les mettre tout nus pour les laver et sans qu'ils prennent froid. Alors, le samedi soir, avant le dîner, on mettait un grand « tub » - un tub, c'était un bassin plat – à la cuisine. On chauffait de l'eau et on avait une cuvette. On posait la cuvette sur le billot (le billot qui servait dans les temps anciens pour couper la viande). Les enfants défilaient les uns après les autres. Je donnais d'abord un bain à Liliane dans sa petite baignoire. L'eau chaude de la petite baignoire, je la mettais dans le tub pour que les autres mettent leurs pieds dedans sans avoir froid. Et puis on prenait le plus petit (c'était Guy), et après Eric, Bernard, Jean-Pierre, Anne, Pierre, François ... Ils défilaient tous les uns après les autres. Une grand-mère déshabillait l'enfant, moi je lavais, Juliette essuyait et puis Grand-Mère Immer rhabillait l'enfant qui sortait. C'était une usine ! Anne s'en souvient bien parc qu'elle n'aimait pas beaucoup qu'on la lave comme ça devant tous les autres... Mais il ne fallait pas qu'ils prennent froid.

Ils avaient aussi inventé des jeux à eux. Par exemple, ils avaient fait une sorte de traîneau, une planche avec des cordes. Quelques-uns se mettaient sur le traîneau. Les autres étaient attelés à la corde et ils tournaient sur les graviers autour de la platebande qui était au milieu du jardin. Ca faisait une poussière du tonnerre quand le temps était sec. Et puis quand il y a eu de la neige, ça a fait de la glace et ça tournait remarquablement ... Ils ont fait des parties sensationnelles.

Le matin, ils descendaient déjeuner. On faisait du porridge pour que ça aille plus vite. On mettait du porridge dans les assiettes, du lait dans les bols, une tartine pour chacun, tout le monde autour de la table. Et puis, on se préparait à aller à l'école. Pendant le petit-déjeuner, Grand-Mère Immer était préposée aux souliers. Elle nettoyait tous les souliers. Il y en avait !! C'était des grosses galoches avec des semelles de bois et elle nettoyait, elle nettoyait... Et puis ils partaient. Anne était chargée d'emmener les jumeaux, avec Jean-Pierre. De temps en temps, pour la faire enrager, ils lançaient leurs bonnets dans le champ où il y avait des vaches. Pauvre Anne, elle avait peur des vaches et il fallait qu'elle aille chercher les bonnets des jumeaux. Elle était bien bonne avec eux. Et eux, ils étaient bien coquins avec elle.

Tous les matins, vers la fin du petit-déjeuner, Eric, qui avait 4 ans, disait : «j' veux pas aller à l'école, j'veux pas aller à l'écoooole... » Et puis on lui mettait son tablier, sa grande cape, il partait à l'école comme tout le monde et il était très content d'y aller !

Guy restait tout seul à la maison. Il était très sage. C'était un gentil petit bonhomme. Je mettais Liliane dans la poussette et j'emmenais Guy et Liliane faire les courses avec moi. Ca les sortait tous les deux. Et la journée passait vite parce qu'on avait beaucoup de travail : la lessive, le repassage, les raccommodages, le ménage, la cuisine. On avait beaucoup d'ouvrage, mais on s'entendait tellement bien... On a eu beaucoup de plaisir à être ensemble.

Et puis au mois de janvier (1940), Grand-Maman (Rose) est venue nous faire une visite. Et puis tout le temps, il y avait quelque chose : des offensives, des attaques... et on disait « elle ne peut pas voyager, elle ne peut pas rentrer sur Paris ». Si bien qu'elle est restée avec nous du mois de janvier jusqu'au mois d'août ! Alors qu'elle était venue pour quinze jours ! Mais là aussi, ça a très bien marché.

Et puis les Allemands sont arrivés. On se demandait si on pouvait de nouveau sortir nos enfants parce qu'on nous avait dit qu'il fallait se méfier, que les soldats allemands donneraient des bonbons empoisonnés aux enfants, qu'ils démoliraient tout... On n'était pas très rassurées. On a surtout appris aux enfants à ne plus dire « les boches » : les Allemands, on les appelait les Boches, mais on avait peur que les enfants se fassent mal voir en parlant de Boches...

Idelette, François, Pierre, Anne et Jean-Pierre allaient se mettre au premier étage, à la fenêtre qui donne sur la rue. Et quand des soldats allemands passaient et leur lançaient des bonbons ou des sous, ils trouvaient ça très amusant ... mais ils ne le disaient pas aux mamans parce que nous aurions défendu de faire des choses comme ça. Et puis comme je vous le disais, il y avait toujours la sentinelle sur l'église juste devant chez nous. Et cette sentinelle, qui était un soldat allemand, s'amusait beaucoup à voir ces enfants qui s'amusaient dans le jardin.

Un jour, en ouvrant le volet de ma chambre, j'ai vu Eric faire un petit signe avec la main au soldat allemand. Je lui ai dit : « Veux-tu bien ne pas faire des signes au soldat allemand ! Ca ne se fait pas ! ». Il m'a dit : « Oh, tu sais, il vaut mieux se mettre bien avec ces gens là ». Quant à François, il était ravi parce que l'année précédente, Idelette et lui avaient été malades et comme l'année scolaire était presque finie et qu'ils n'avaient rien pu faire parce ce qu'ils avaient été tout le temps malades, on les avait envoyés en Suisse allemande pour apprendre l'allemand. Pendant trois mois, ils avaient bien appris à parler l'allemand tous les deux ; ils parlaient tout à fait bien et alors François s'amusait à faire l'interprète pour les soldats allemands. Il avait trouvé le moyen d'aller chez le maréchal-ferrant, qui mettait des fers aux pieds des chevaux, et il y avait là des Allemands qui ne savaient pas parler français – et le maréchal-ferrant qui ne savait pas parler l'allemand. François faisait l'interprète et il était très fier !

Mais un jour, les Allemands nous ont dit que nous devions rentrer chez nous. On devait rentrer « là où nous étions avant ». Ah... C'était une drôle d'histoire ... Les Wolff ont dû partir d'abord. Et puis ensuite Grand-Maman parce qu'elle était étrangère . Moi, je pouvais rester avec mes enfants parce que nous étions propriétaires de la maison.

Seulement quelque temps après, il a aussi fallu que je rentre. Et il fallait que je ramène tout ce que j'avais emmené à Lion sur Mer : la machine à laver, la machine à coudre, le berceau, la voiture d'enfant, des malles ... Et puis on avait acheté du beurre en réserve qu'on avait mis dans des énormes jarres en grès. On avait aussi mis des œufs en conserve. Il fallait ramener tout ça. Alors on a loué une camionnette et puis au jour dit, on a chargé la camionnette. On a tout mis dedans. On a aussi mis mes enfants et puis moi... L'arrière de la camionnette ne pouvait pas se fermer. Et nous avons voyagé avec tout ce chargement jusqu'à Paris...

Nous sommes partis le matin tôt. Mais les Allemands avaient fait sauter tous les ponts sur la Seine. Il fallait aller jusqu'à Paris pour passer la Seine et puis rentrer chez nous dans la banlieue nord. On est partis vers 7 heures le matin et on est arrivés à Montmorency à 3 heures de l'après-midi. On ne s'est pas amusés, dans cette camionnette. J'avais toujours peur que les enfants fassent des blagues et qu'ils laissent tomber quelque chose. Heureusement tout s'est bien passé et nous sommes rentrés chez nous.

Après la guerre, on n'a pas pu y aller tout de suite parce qu'une bombe l'avait en grande partie démolie. Tout le toit était parti, toutes les tuiles, les portes, les fenêtres étaient parties dans le jardin. Le balcon n'était plus là. Il avait plu dans la maison pendant tout l'été et des mois encore après. Et puis les Allemands avaient mis dans la maison des gens qui ne savaient pas où se loger parce que leurs maisons avaient été réquisitionnées...

On n'a pu retourner là bas en 1947 seulement : sept ans sans y être retournés !

Quand on est revenus, il y avait quand même un des toits qui avait été refait. On avait pu refaire faire les fenêtres et les portes. Seulement quand on est arrivés, il y avait encore tous les papiers peints qui s'étaient décollés. Toutes les peintures étaient à refaire. On a beaucoup travaillé pour remettre notre maison en état.

Les enfants avaient grandi. On partait en vacances quand on le pouvait, avec ceux qu'on avait... Mais voilà qu'à Montmorency, les jumeaux faisaient un élevage de cobayes, des cochons d'Inde, des espèces de petites bestioles très amusantes, comme des rats qui n'auraient pas de queue. Il y en avait de toutes les couleurs. Des copains leur en avaient donné deux. Il y a eu des bébés et on en avait, on en avait ... on finissait par en avoir vraiment beaucoup. On ne pouvait pas les laisser à la maison quand on partait en vacances. Alors on a emmené les cobayes dans une caisse. Et on avait aussi un lapin, dans une caisse. Et puis Jean-Pierre faisait du violon et transportait son violon. Et on emmenait des grands seaux pour ramener du miel de Normandie et puis nos bagages ... Et on emmenait les vélos aussi, bien sûr. Et tout ça dans le train ! Ce n'était pas une petite affaire !

Et puis on ne partait pas tout seuls. Il y avait beaucoup de copains et de copines qui venaient. Les Wolff, bien sûr, mais d'autres amis avec des bébés qui naissaient et puis ensuite Idelette et François se sont mariés. Et ils sont venus avec Anne et Toto , et puis les petits-enfants sont venus. De plus en plus de monde, de plus en plus de monde. Et on a passé de très bonnes vacances et on en a gardé de très bons souvenirs. Tout le monde s'amusait bien. Il y avait encore un canoë, que votre Grand-Papa avait acheté. Il a passé toute la guerre dans le grenier, sous le toit, pour que les Allemands ne le prennent pas. A la fin de la guerre, on a pu le retrouver et on l'a remis à l'eau. Il fuyait un petit peu mais il naviguait quand même. Une année, ils ont été à la pêche aux pieuvres. Il y avait des quantités de pieuvres cette année là. Il y a des années à crevettes, des années à étoiles de mer... Ce n'est pas toujours la même chose. Cette année là, il y a avait des pieuvres. Alors, ces grands garçons ont tous été dans le canoë et ils ont ramené des pieuvres plein le canoë.

On s'est dit qu'on allait les manger parce que c'est très bon. Mais c'est très bon à condition d'être bien préparé. Il a fallu sortir le billot et puis taper les pieuvres avec des espèces de bâtons, parce que la chair est un peu dure. Quand on les a bien tapées et bien fait cuire, c'est très bon. Mais tant qu'elle vit, la pieuvre, pour se défendre, crache de l'encre. Une espèce de liquide noir qui brouille l'eau et qui les aide à disparaître... Seulement, cette encre, la pieuvre l'a dans son corps et quand on tape dessus, ça gicle partout. Alors on avait mis le billot dans le jardin. On tapait et toute la maison était éclaboussée, les chemises étaient noires ... c'était dégoûtant. Et il y en avait, il y en avait... J'ai dû mettre toutes les plus grandes casseroles que j'avais pour faire cuire cette quantité de pieuvres. Elles avaient très bon goût, avec de la mayonnaise. Seulement on en avait beaucoup trop et on a jeté les restes.

Quant il y a eu les bébés, et bien on s'occupait des bébés... Sylviane a fait sa première sortie en venant à Lion sur Mer. Elle était toute petite. Il y a avait les grands-mères et puis les arrières-grands-mères. Il y avait Jean-Marc et Martine ...

Je partais parfois toute seule avec eux. Je me souviens très bien avoir gardé Christian et Charles . Bien d'autres aussi ... Quand ils étaient réveillés le matin, ils venaient tous dans mon lit et puis on se racontait des histoires : le Canard de Samivel... Et on faisait des tas de jeux, des devinettes et on distribuait des petits bonbons à la menthe. On s'amusait bien ! Et puis après on se levait, tout le monde descendait et on allait prendre le petit-déjeuner. Et puis après on faisait les pluches : tout le monde épluchait les légumes. Et puis après seulement on allait à la plage. Comme ça, tout le monde faisait son petit travail.

On se baignait. Il y avait ceux qui aimaient l'eau et ceux qui ne l'aimaient pas beaucoup. Elle est froide, en général, la mer, à Lion. Vous verrez quand vous viendrez ! Mais on nage plus facilement dans l'eau de mer, paraît-il. Moi, je n'ai jamais su nager. Je n'ai jamais pu apprendre.

On est juste en face de l'église. Alors, on sait tout ce qui s'y passe : les mariages, les baptêmes, les enterrements... On est aux premières loges pour voir tout ça. Comme les cloches sonnent, on est avertis qu'une cérémonie va commencer. Alors les enfants se sont toujours précipités pour voir. Maintenant, les gens viennent en voiture mais avant tout le monde arrivait à pied, en procession. Pour les enterrements, on mettait les cercueils sur la voiture de la mairie qui était tirée par le cheval qui servait à ramasser les ordures. C'était le garde-champêtre qui accompagnait le curé. Or, ce garde-champêtre était un peu poivrot, il avait un nez très rouge parce qu'il buvait trop de vin. Mes enfants, quand ils étaient petits, l'avaient surnommés « Nez-Rouge ». Il n'est plus là, bien sûr.

Avant quand il y avait quelque chose à dire à la population du village, surtout pendant la guerre, c'était le garde-champêtre qui venait sur la place de l'église avec son tambour et qui faisait marcher ses baguettes et qui lisait ce que le maire avait à dire aux populations. « On n'enlèvera plus les ordures qu'une fois par semaine » ou bien « vous devez aller vous faire vacciner » ou bien « ceux qui ne sont pas de Lion sur Mer doivent partir » ou bien « il va y avoir une distribution de ravitaillement ». Tout se savait comme ça par le garde-champêtre qui battait son tambour. Maintenant, il y a des affiches. Elles annoncent les fêtes, par exemple : le 14 juillet, le 15 août... Il y a beaucoup de monde, et puis il y a des feux d'artifice. Il y a parfois un cirque, qui vient.

Il y a les pêcheurs, qui reviennent en général le matin. Cela dépend de la marée. Ils ne peuvent revenir que quand la mer est haute. Leurs bateaux sont pleins de poissons et ils les vendent comme ça, sur le quai. Et il est vraiment très bon, bien meilleur que celui qu'on achète au marché. Maintenant, il n'y a plus le marchand de miel. Mais je pense qu'il y a encore des producteurs à l'intérieur des terres.

Il faudra que vous alliez voir le port de Ouistreham. Il y a des quantités de bateaux, des bateaux de plaisance qui entrent, qui sortent. Et maintenant, il y a un grand bateau qui va en Angleterre, un ferry.

Pour débarquer les voitures, il faut qu'il se retourne. Alors il fait un grand tour tout doucement, tout doucement. Il se met à la côte, et les véhicules commencent à sortir. Et il y en a, des voitures, des caravanes, des camions, c'est fou ce qu'ils peuvent transporter ces bateaux. Si vous étiez un peu plus grandes, vous pourriez aller avec votre maman en Angleterre, faire un aller et retour. Les Jean-Pierre ont fait ça l'année dernière. Ils sont partis un matin tôt avec leurs vélos et puis ils ont circulé un peu en Angleterre et ils sont revenus deux jours après avec le ferry. Depuis Lion, je n'ai pas pu voir partir le bateau : il avait été retardé par la grande marée. Mais si on regarde à la bonne heure, on doit pouvoir voir le bateau depuis la plage, quand il s'en va et quand il arrive.

On peut aller à Caen visiter de belles églises. Celle que je préfère de toutes les églises que j'ai visitées, je crois que c'est l'église de l'Abbaye aux Hommes. Il y a aussi l'Abbaye aux Dames, qui sont du 12ème siècle. Elles sont très vieilles. Et puis il y a un château, un véritable château, très vieux avec des énormes tours et puis le pont-levis. On entre dans la cour, très grande avec tous les bâtiments autour. Il y a un musée et quand on monte sur les tours, on voit la vue sur le pays. C'est très intéressant. Il y a aussi d'autres châteaux où on peut aller se promener en voiture. Mais ce n'est pas moi qui vous conduirai : je n'ai pas de voiture et je ne sais pas conduire !

Quand nous avons acheté cette maison, avec mon mari, on s'était dit : il faut qu'on achète cette maison pendant que nos enfants sont petits. Après, ils voyageront et ils s'en iront ailleurs. Et voilà, on s'y est tellement plu que cette année, ça fera 51 ans qu'on y est. On connaît bien le village et les gens qui y sont.

Voilà, maintenant, vous n'avez plus qu'à y venir. J'espère y venir aussi pour vous voir, mais je n'irai pas jouer sur la plage avec vous, ni me baigner avec vous, ni vous emmener dans ma voiture ! Je suis juste là pour être un petit peu dans le jardin et vous faire un petit peu de cuisine éventuellement.