Notre mamie (Claire Marguerite Othenin-Girard (1905-2002)) racontait les histoires de ses enfants quand ils étaient petits à Noémi, Juliette et Camille en 1984 (retranscription cassette).

A l'anniversaire des 50 ans d'Eric et Bernard (automne 1984), Jean-Pierre vous a donc raconté qu'Idelette était arrivée la première. Elle était encore petite quand François est né. Elle ne parlait pas encore. C'était déjà une petite coquine. Elle jouait dans le jardin et elle allait se mettre au milieu des plates-bandes de fleurs parce qu'elle savait bien que je ne pouvais pas courir pour la chercher : elle courait plus vite que moi puisque j'attendais François... Une fois, je l'ai trouvée en train de manger la pâtée du chien.

Et puis François est arrivé. Idelette était très contente d'avoir un petit frère, elle m'aidait beaucoup. Elle avait vu que je mettais un linge sur le berceau quand j'ouvrais la fenêtre pour abriter mon bébé - parce qu'il faisait déjà froid au mois de novembre (François est né le 30 octobre). Alors, elle posait elle aussi une couche sur la figure du bébé, bien tassée, bien appuyée ...

Elle comprenait très bien quand j'étais en train de peser avec la balance... Ce n'était pas une balance moderne : elle allait me chercher les poids, la poudre pour le langer... Jean-Pierre vous a raconté comme elle nettoyait le parquet avec sa brosse à dents et ensuite comme elle allait frotter les gencives de ce pauvre François dans son berceau... Du coup, il a été vacciné et il n'a pas été souvent malade ...

Idelette avait un cher ours, un ours en peluche qu'elle aimait beaucoup. Elle l'appelait « Kan », ce qui voulait dire « grand » (elle devait en avoir un autre plus petit). Les coquins de frères, plus tard, maltraitaient cet ours qu'elle avait toujours dans sa chambre avec elle. Ils allaient lui planter des épingles dans le corps : c'était HORRIBLE. Et puis ils mettaient du mercurochrome pour que ça ait l'air de saigner. Pauvre Idelette, elle était triste quand elle avait son ours malade.

Jean-Pierre vous a aussi raconté l'histoire du jambon : quand elle m'avait demandé, « c'est du jambon ? ». J'avais dit : « Non, c'est du mouton ». Et après, elle avait dit avoir mangé du « jambon de bergère »...

Quand François avait un an, je lui ai dit : « Tu es un grand garçon, maintenant ». Et Idelette m'a dit : « Mais non, c'est un petit homme ! ».

En me voyant cuire des oeufs, un jour, elle me dit : « Tu cuis des noeufes ? ». Alors, je lui réponds : « on ne dit pas des noeufes. On dit : un oeuf, des zeus. Donc, on dit : un oeuf et des ... ? ». « Des cocos ! » m'a répondu Idelette.

Une fois, François jouait avec un canard qu'Idelette voulait. Je lui ai donné un autre canard pour qu'elle laisse son petit frère tranquille. Elle est allée vers François et puis elle lui a dit : « Mon p'tit chou, mon p'tit amour, regarde comme mon canard est beau, prends-le ... » (voix suave). Et puis, elle lui a pris le sien, bien sûr...

Un jour qu'il pleuvait, on a vu depuis la fenêtre des ciseaux qui étaient restés dehors. Idelette a dit : « oh, les pauvres ciseaux, ils n'ont pas de parapluie ! ».

Jean-Pierre vous a raconté que le jour du baptême de François, quand il avait 18 mois, après avoir raccompagné les visites, on l'a retrouvé assis au milieu de la vaisselle sur la table où il était monté. Il vidait tous les restes des coupes à champagne... Quel petit coquin.

Idelette a dit : « Bientôt, j'irai à l'école quand je serai grande. François aussi, ira à l'école quand il sera une fille ! »...

Idelette apprenait le piano avec sa tante Hélène , qui lui enseignait le nom des notes : do, ré, mi, fa, sol ... La fois suivante, elle recommence : « Alors, qu'est-ce que je t'ai dit ? Ici, c'est le do, à côté c'est le ... ? ». Idelette répond : « C'est le ventre ! ».

Un soir, après le dîner, je dis à François et Idelette : « Au lit, tous les petits enfants ! ». Et Idelette me répond : « Oh... t'en as pas beaucoup, t'en as que deux ».Ils attendaient Jean-Pierre : ils voulaient un petit frère. On n'a jamais pensé qu'il pourrait être une petite soeur. C'était un petit frère, et c'était Jean-Pierre. Et on l'attendait, on l'attendait... Et puis un jour, il est arrivé. On était très content. Et François dansait autour du berceau : « Il est benu, Jean-Pierre ! Il est benuuu ! ».

Une fois, c'était Noël, on avait mis un sapin, qui avait été bien décoré. Et puis, quand Noël a été passé, on a enlevé les décors du sapin, et voilà François qui dit : « Il est tout nu, le sapin, on va pouvoir le baigner ! ».

Jean-Pierre était un bébé très sage, mais il n'aimait pas ce qui était salé. Il mangeait ses légumes et sa soupe seulement s'ils étaient bien sucrés... Et quand j'essayais de lui donner du salé, il n'en mangeait pas. Il a marché très tard et il parlait très mal. Il était paresseux... Il ne disait que les voyelles. Mais il avait beaucoup de mémoire et il apprenait très bien les récitations que ses frère et soeur apprenaient pour Noël ou pour des anniversaires. François avait appris une longue récitation pour Noël, mais on ne l'avait dit à personne parce que c'était une surprise. Et voilà que le jour de ma fête, huit jours avant Noël, Jean-Pierre a dit qu'il voulait réciter. Il nous l'a fait comprendre en criant : « A-O-I ! A-O-I ! », ce qui signifiait « moi aussi, moi aussi ! ». On se demandait ce qu'il voulait nous dire et voilà qu'il s'est mis à raconter toute la récitation que François avait apprise. C'était une récitation sur un petit garçon qui voulait s'habiller tout seul, c'était « Jean est debout sur sa couchette, l'oeil bien ouvert, l'air triomphant. Il fera tout seul sa toilette... ». Et ça continuait comme ça.

Jean-Pierre a commencé à réciter : « En è e-ou u a ouète, eu in ou-è è i-om-an. I e-a ou eu a aète !!! ». Nous étions pliés en quatre... Et ceux qui ne connaissaient pas la récitation se demandaient ce que ça pouvait bien vouloir dire.

Il avait un livre qu'il aimait beaucoup. Peut-être que vous l'avez aussi. Il s'appelle : « Les bêtes que j'aime ». Ce sont des poèmes sur les animaux. Il courait après moi quand je faisais mon ménage pour que je lui lise ces poèmes. Et il les savait par coeur. Il récitait avec beaucoup d'expression, avec beaucoup de gestes... mais on ne comprenait rien du tout.

Par exemple, quand il voulait dire que quelque chose était mauvais ou laid, ou sale ou ennuyeux, il disait « iktaton ». Quand il avait dit « iktaton », c'est que vraiment, il ne voulait pas le faire. Et puis un chat, ça s'appelait « gline-gline ».

Il y a aussi l'histoire des pigeons que François avait vus chez des amis qui nous invitaient. Quand on les a apportés à table, il a dit : « Ils étaient trop vieux, alors on les a tués ». Je n'étais pas fière, bien sûr...

Et puis aussi quand François avait trouvé pourquoi les nègres sont noirs : c'est qu'ils ont tellement rongé leurs ongles avec les petites saletés qui sont dedans qu'ils sont devenus tout noirs... Quel coquin, ce François...

Et François, avec son ami Guy Thin, qui jouait dans une caisse dans le jardin. Cette caisse était un bateau, et François était le commandant. Il « allait à Rouen pour visiter ses autres bateaux ». C'est amusant de penser que maintenant, il s'en va à Rouen pour de vrai pour visiter ses bateaux et qu'il travaille toujours dans les bateaux !

Quand les jumeaux sont arrivés, on a changé de maison. On était à Montmorency . Du coup, la maison était pleine. Avec 5 enfants, il y avait de quoi s'amuser. Et puis il y avait beaucoup de petits copains qui venaient s'amuser. Idelette et François allaient à l'école où ils s'étaient faits des copains... et tout le monde voulait voir ces jumeaux ! C'était vraiment un phénomène. Ils arrivaient, les petits, les grands et puis les visites... et toutes mes chères amies qui m'avaient préparé des cadeaux se sont dépêchées de tricoter en double des brassières, des culottes etc... Les aînés étaient très fiers de leurs petits frères. Celui d'Idelette, c'était Bernard. Celui de François, c'était Eric. Et c'est amusant parce que Eric maintenant, ressemble beaucoup à François. Et Bernard ressemble davantage à Jean-Pierre et Idelette. Avant de partir à l'école, François allait donner une poignée de mains aux bébés dans leurs berceaux, entre hommes.

Après, il y a eu les histoires des jumeaux. Tant qu'ils ont été petits dans leurs berceaux, ça allait pas mal. Ils ont très vite su boire leurs biberons tout seuls, parce que je n'avais pas le temps de leur donner un biberon à chacun. Quand ils ont été un peu plus grands, on les mettait sur une couverture dans le jardin, dans un parc. Comme ça, j'étais tranquille... Oui... mais ils ont très vite trouvé le système : il y en avait un qui soulevait le parc pendant que l'autre s'en allait. Puis celui qui était sorti soulevait le parc. Et l'autre s'en allait. Et ils allaient courir dans les légumes et dans les fleurs du jardin... C'était pas permis !

Ils secouaient tellement leurs lits que je me demandais comment la barrière allait résister. C'était des lits en bois. Très vite, ils ont su monter et descendre : ça ne les dérangeait pas. Toutes les fois qu'ils trouvaient une armoire entrouverte ou des tiroirs pas fermés à clé, ils vidaient tout. Je trouvais tout par terre. Il fallait ranger après eux... Ils montaient sur la fenêtre. Alors on a mis un treillage sur un cadre en bois, pour qu'ils ne tombent pas. Ils ont pris une petite chaise, ils ont monté la petite chaise sur la fenêtre, ensuite ils sont montés sur la chaise, ils se sont accrochés en haut du cadre et ils passaient la tête par-dessus... C'était encore plus dangereux que s'il n'y avait rien eu du tout...

Une fois, ils avaient joué avec leurs oreillers. Je ne les entendais pas alors je croyais qu'ils dormaient bien sagement. Mais en réalité, ils avaient crevé un oreiller et ils sortaient toutes les plumes. Quand je suis entrée dans la chambre, il y avait des plumes partout. Ils en mangeaient, naturellement, mais il y en avait partout. Et ça volait.... C'était horrible : on ne peut pas balayer des plumes, ça vole...

Ils avaient des tout petits jouets en bois, très jolis. Ils les mangeaient. Ils arrivaient à mâcher ce bois. Ils mangeaient aussi des crayons. Ils mangeaient tout ... sauf la soupe. Si bien qu'ils étaient devenus anémiques. Il a fallu les soigner. C'était des coquins. Mais je n'ai jamais mis de barrière en haut de l'escalier. Ils ont toujours su monter et descendre. Ils descendaient sur leurs derrières. Ca faisait boum boum boum. Quand j'avais des visites, elles demandaient, « mais qu'est-ce qui se passe ? ». « Ce n'est rien, ce n'est rien, ce sont les jumeaux qui descendent... ».

J'écrivais des lettres à Grand-Maman, en Suisse. Et toujours, je racontais des bêtises des jumeaux. Alors les petits cousins Veillon aimaient beaucoup venir lire mes lettres (on les leur lisait parce qu'ils ne savaient pas encore lire). Ils s'amusaient royalement de ces bêtises.

Jean-Pierre vous a raconté qu'un soir, Papa grondait Eric à table. Ils étaient encore bien petits, dans leurs petites chaises d'enfants. Et puis Bernard a dit : « Quand tu grondes Eric, ça me fait mal au ventre ». « Et quand je te gronde, toi, qu'est-ce que ça te fait ? » a demandé Papa. « Oh, ça ne me fait rien du tout. » On savait à quoi s'en tenir ...

On a été à Lion sur Mer, alors qu'ils n'avaient pas deux ans. On est allés sur la plage. Je ne sais pas ce qu'ils ont mis dans leur bouche en jouant, mais au moment de goûter, ils sont venus vers moi et ils avaient la bouche pleine de muguet. Ce sont des petits boutons blancs qu'on attrape quand on mange des saletés. Quand j'ai été à la pharmacie, on m'a dit qu'il fallait mettre du bleu de méthylène. Alors, ils avaient la bouche toute bleue. Et puis en rentrant, ils ont joué avec une bouteille d'encre qui servait à marquer le linge, une encre indélébile. Ils ont pris cette bouteille et ils se sont mis de l'encre un peu partout sur le corps ; ils étaient à moitié nus... Je ne pouvais plus les nettoyer, ça ne partait pas. Et puis après, ils s'étaient fait du mal, ils avaient des boutons, alors je leur avais mis du mercurochrome... Je n'osais plus aller à la plage avec mes garçons... Ils étaient bleus, rouges et noirs... Et ils ne voulaient pas aller à la plage sans moi. Ils voulaient toujours que je sois avec eux. Une fois, Oncle Charles a dit : « Quand même, je suis plus fort que ces deux garçons. Je vais les emmener à la plage ». Il les a pris, chacun par une main : « Maintenant, on va à la plage ! ». Ils hurlaient tellement qu'ils étaient presque arrivés à la mer que je les entendais encore. La boulangère, que j'ai vue il n'y a pas très longtemps, me racontait encore cette histoire : elle s'en souvenait !

Après, on a attendu Liliane. Ils m'ont demandé : « Dans quel magasin est-ce qu'on vend les bébés ? ». Alors on leur a bien expliqué . Et puis, Bernard a dit : « Comment il trouvera le chemin pour entrer chez nous ? ». Alors on s'est dit : « C'est pas la peine d'expliquer autrement puisqu'il pense que c'est le petite ange qui va l'apporter ».

Ils sont allés à l'école du dimanche, aussi. Alors ils ont dit : « A l'école du dimanche, on ne chante pas au clair de la lune, on chante au clair de l'amour ». Ils avaient chanté un cantique qui disait : « Jésus est notre ami suprême, ô quel amour »... Alors ils trouvaient que ça faisait « au clair de l'amour »...

Et puis, Bernard a dit : « Maman, c'est le Bon Dieu qui nous a envoyés ? ». « Oui. » « Alors, pourquoi, il en a envoyé deux ? Les autres, ils sont arrivés tout seuls ». C'est difficile à expliquer, ces choses là !

Après, c'était la guerre. On n'avait plus de vacances, plus de souliers ... on n'avait plus beaucoup de choses pour s'amuser. Alors, ils ont inventé des tas de trucs. Ils jouaient dans le jardin, dans les arbres, pieds nus parce qu'on n'avait plus de souliers et ils avaient imaginé avec Guy Wolff de construire une maison tout en haut des marronniers. Les marronniers sont très hauts, aussi hauts que la maison. Et ils ont monté tout en haut des arbres des planches et toutes sortes de choses. Moi, je n'y suis jamais allée voir ... Mais il paraît qu'ils avaient de la vaisselle, des livres... C'était leur maison et ils s'amusaient très bien. Mais il y avait aussi Liliane et puis Jean Wolff , qui étaient petits et qui n'osaient pas monter tout en haut des arbres parce que c'était trop dangereux. Alors, ils montaient seulement dans les premières branches, avec une échelle, quand même. Et puis une fois, je vois Jean qui arrive tout mouillé. Je dis : « Qu'est-ce que tu as fait, Jean ? ». Je pensais qu'il était allé ouvrir un robinet ou quelque chose comme ça. Il m'a dit : « C'est Guy et les jumeaux qui m'ont versé leur pot de chambre sur la tête ! ». « Comment ? ». Alors j'ai été demander et effectivement, Guy et les jumeaux avaient trouvé très astucieux d'avoir un pot de chambre tout là haut sur leur arbre, mais quand il était plein, ils le vidaient. Et voilà, c'était Jean qui avait tout pris sur la tête... Je l'ai naturellement lavé. Il a fallu que je lui trouve des habits pour le changer...

En automne, il y avait des belles poires sur les arbres du voisin. Comme c'était la guerre, il n'y avait pas beaucoup à manger et on aimait bien avoir des fruits. Alors Guy et les jumeaux sont montés par derrière, sur le toit de la petite maison du côté où je ne pouvais pas les voir, et voilà qu'ils cueillaient et mangeaient les poires du voisin sur le toit de sa petite maison. La voisine, que je connaissais bien, est venue me trouver et elle m'a dit : « Ecoutez, Madame, je suis ennuyée de vous le dire mais je trouve que c'est dangereux que vos jumeaux soient sur le toit de la maison. Ils prennent nos poires, mais je ne voudrais surtout pas qu'ils tombent... ». Naturellement, nous avons grondé les jumeaux et je ne savais pas comment les punir. Je leur ai dit : « Vous allez vous nettoyer, vous laver les mains, coiffer vos cheveux, mettre vos beaux habits du dimanche. Et quand vous serez tout beaux, tout propres, vous irez chez la voisine pour lui présenter vos excuses et lui dire que vous ne recommencerez plus de lui chiper ses poires ». Ils se sont fait une belle toilette, ils se sont donnés beaucoup de peine et ils sont partis chez la voisine. Ils étaient tous les deux dans l'allée. Ils marchaient l'un à côté de l'autre bien sages. Ils ont été chez la voisine et ils ont demandé pardon et la voisine leur a donné ... un grand panier de poires pour les consoler. Mais quand j'ai vu la voisine après, elle m'a dit : « Vous savez, ils avaient l'air tellement intimidés, tellement contrits, que j'ai eu beaucoup de peine à ne pas éclater de rire quand je les ai vus ».

Un peu plus tard, quand ils allaient au lycée, ils n'avaient rien trouvé de mieux que de prendre leurs patins à roulettes dans leurs sacs – sans me le dire, bien sûr – et pour descendre du lycée, ils prenaient une petite rue très en pente que les vélos et les voitures n'osaient pas prendre et ils descendaient cette petite rue avec leurs patins. Comme ça allait très vite, il fallait qu'ils aient des bâtons pour freiner. Ils avaient leurs sacs d'école sur le dos. A ce moment là, on n'avait pas de manteaux mais on avait des grandes capes. Alors les capes volaient par derrière et ils freinaient avec des gros bâtons qu'ils laissaient en bas de la pente et qu'ils reprenaient le lendemain matin pour les retrouver au retour. Naturellement, je ne savais rien de tout ça. Et une fois, c'est une dame que je connaissais qui m'a dit : « Si vous saviez ce que c'est drôle de voir descendre vos jumeaux en patins à roulettes avec leurs capes qui volent par derrière ! ». J'ai dit « Comment qu'est-ce qu'ils font ? ». Je les ai grondés bien sûr et ils n'ont plus osé descendre en patins à roulettes. C'était vraiment dangereux...

Un soir que nous avions Monsieur et Madame Rey en visite chez nous, nous étions au salon en bas, il faisait nuit, c'était en été et tout d'un coup, qu'est-ce qu'on voit ? Je ne sais plus si c'était Jean-Pierre et François ou si c'était Eric et Bernard, mais c'était deux garçons, qui entraient du jardin en pyjama. Moi, je les croyais bien endormis dans leurs lits. « Mais qu'et-ce que vous faites là ? ». Est-ce qu'ils n'avaient pas imaginé d'aller jouer avec l'auto de Monsieur Rey (à cette époque là, on n'avait pas beaucoup d'autos et Monsieur Rey en avait une – une petite voiture électrique qui appartenait à Fulmen où il travaillait). Et voilà que ces coquins de garçons avaient voulu aller jouer dans l'auto. Et ils l'avaient abîmée... Ils s'en étaient rendus compte et ils venaient s'excuser. Monsieur Rey n'a pas pu repartir avec sa voiture et nous étions bien ennuyés...

Ils aimaient beaucoup les animaux. Un copain leur avait donné deux cochons d'inde, des petits cobayes. C'était très joli. Ils étaient dans une caisse dans le couloir à la maison, en bas de l'escalier. Et voilà qu'un jour, il y a eu des bébés cobayes. C'était très joli, seulement, ça faisait quatre cobayes. Et puis après, il y en a eu d'autres. Et puis on a eu un lapin. Et ils ont recueilli des oiseaux blessés pour les soigner. Un jour, ils ont rapporté une couleuvre de la forêt. Il l'avait mise dans leur chambre à coucher un soir et le lendemain matin, elle était partie et on ne l'a jamais retrouvée. On n'a jamais su par où elle était passée. Ils ont eu des souris blanches, dans leur chambre aussi. Des souris blanches dans une caisse, c'est tout à fait mignon. Mais un jour, la maman souris a fait son petit nid et elle a eu toute une famille de souriceaux. Et il y en a eu d'autres, et encore d'autres. Ca finissait par faire beaucoup et parfois – catastrophe – voilà que les souris s'en allaient de leurs petites caisses ... et on en trouvait dans toute la maison. Et ma pauvre femme de ménage qui était vieille, avait une peur terrible de ces souris blanches. C'est qu'il fallait les attraper... Vous savez comment ça s'attrape une souris blanche ? Il faut la prendre par le bout de la queue. Quand vous verrez une souris, vous essaierez de la prendre par le bout de la queue : vous verrez comme c'est facile... On a quand même décidé de les mettre ailleurs que dans la maison. On les a mises dans l'écurie . On a mis des caisses et puis d'autres caisses... Ils ont fini par avoir 70 petites souris blanches et je ne sais plus combien de cobayes. C'était un véritable élevage. Une fois qu'on était partis en vacances à Lion sur Mer – il n'y avait pas encore de souris blanches mais il y avait des cobayes et le lapin – on a dû emmener le lapin et les cobayes. Quand le contrôleur passait, il fallait cacher les bestiaux. On les mettait sous la banquette pour qu'il ne voie pas qu'on avait des animaux. Et on se trimbalait avec ça dans le train...

Ca valait quand même mieux que quand les jumeaux étaient tout petits et que je revenais en train depuis Lion sur Mer. Les trains n'étaient pas aussi rapides. On mettait bien quatre heures pour aller jusqu'à Caen. Ils se sauvaient du compartiment (c'était des trains avec des compartiments et puis un couloir tout le long du wagon ; je ne sais pas si vous en avez déjà vu) et ces coquins de jumeaux, ils s'en allaient tous les deux quand ils pouvaient s'échapper. Il y en avait un qui partait sur la droite et l'autre qui partait sur la gauche... Si bien que je ne savais pas de quel côté courir pour les rattraper. Ils marchaient à quatre pattes pour se faufiler entre les voyageurs... Et ils étaient tellement sales quand nous arrivions à Paris que j'avais honte de mes enfants, sur le quai. Ils étaient tout barbouillés...

Quand nous étions à Lion sur Mer, au début de la guerre, nous étions avec Grand-Mère Juliette et puis les enfants Wolff : Pierre, Anne et Guy. Les jumeaux s'en allaient à l'école maternelle. Et c'était Anne, qui allait à la grande école, qui était chargée de conduire les jumeaux. L'école maternelle était juste en face de l'école où allait Anne. Ces coquins de jumeaux en faisaient voir de toutes les couleurs à cette pauvre Anne. De chaque côté de la route, il y avait des pâturages et des vaches qui paissaient. Anne avait très peur des vaches. Et les jumeaux s'amusaient à lancer leurs bonnets dans les pâturages et Anne devait aller les chercher, au milieu des vaches. Elle était bien ennuyée et les jumeaux riaient tout ce qu'ils pouvaient parce qu'ils savaient très bien qu'elle avait peur... C'était vraiment des coquins.

On pourrait écrire tout un livre avec les bêtises que mes enfants ont faites. Heureusement, ils sont tous devenus des hommes et des dames très bien, très sages... J'espère que quand vous aurez des enfants, ils ne vous en feront pas voir de toutes les couleurs comme ça ! Peut-être que vous saurez mieux les élever que moi ? C'est possible... Au revoir, mes chéries...