Notre mamie (Claire Marguerite Othenin-Girard (1905-2002)) a été interviewvée par Camille en 1986.

Où es-tu allée à l'école ?

Quand j'étais petite, il n'y avait que l'école communale et les petites filles comme nous n'y allaient pas. C'était comme ça. Alors, il y avait des « cours ». J'étais chez une maîtresse qui habitait rue des Chesneaux, pas très loin de chez Grand-Père et Grand-Mère. Là, nous étions cinq ou six petites filles, avec une maîtresse qui nous a appris à lire. Après, c'était la guerre de 1914 et nous sommes partis en Suisse. J'ai été à l'école pendant six mois. Et puis on est revenus en France. J'ai été au lycée à Paris pendant deux ans. Il y avait beaucoup moins de trains, ce n'était pas commode d'aller à Paris et de nouveau, nous avons eu une maîtresse qui est venue à la maison. Nous étions quatre filles, ma sœur, des amies et moi, avec une maîtresse qui nous apprenait ce qu'il fallait apprendre. Après nous avons travaillé par correspondance parce que c'était toujours la guerre et parce que ma sœur Rose-Marie avait été très malade. Elle ne pouvait pas aller au lycée et nos parents ont trouvé plus simple qu'on travaille par correspondance. On recevait des cours ; il fallait travailler toute seule devant une table, en bas, à la salle à manger.

C'était très fastidieux de travailler toute seule... Alors, j'ai dit à mes parents que j'aimerais mieux retourner au lycée. La guerre était finie. Je suis repartie au lycée où j'ai terminé jusqu'en seconde seulement parce que je suis tombée malade et que ça a été fini ; je n'ai pas passé mon bachot. Tu vois, ça a été très varié, à cause la guerre, à cause de la maladie de ma sœur, parce que les écoles n'étaient pas ce qu'elles sont maintenant. Alors, qu'est-ce que j'ai préféré ? Et bien, je crois que c'est le lycée. Les deux dernières années de lycée ont été beaucoup plus intéressantes que tout ce que j'avais pu faire avant, parce qu'avant, avec les maîtresses à la maison, j'avoue que, heu, on faisait un peu les petites folles. On s'amusait beaucoup. Une fois, on devait parler d'un cro-co-dile et j'ai dit : cro-cro-dile. La maîtresse m'a dit : « on ne dit pas cro-cro, on dit cro-co-dile. Vous le copierez vingt fois ». Et au lieu de copier cro-co-dile, j'ai mis co-co-dile... Alors, elle a été prise d'un fou-rire et elle m'a dit : « Vous le copierez cinquante fois et juste ». Tu vois, voilà comment on faisait les petites folles. On n'apprenait pas grand-chose...

Etais-tu bonne élève ?

C'était moyen... La deuxième année où j'étais au lycée, à la fin de l'année, il y a eu une distribution de prix. Tous les trimestres, il y avait des compositions et celles qui avaient le mieux réussi les compositions avaient un prix à la fin de l'année. J'avais eu pas mal de prix cette année là. Après ... je m'étais tellement amusée avec les maîtresses à la maison que c'était moyen... J'étais surtout bonne en mathématiques. J'avais horreur du français.

Faisais-tu beaucoup de bêtises ?

A la maison, oui. Avec les maîtresses, oui. Mais au lycée, non, on était sage.

Quel âge avais-tu quand la première guerre a commencé ?

J'avais 7 ans et demi, comme toi, tout juste. Je me souviens très bien, c'était en été, nous étions en vacances et il faisait chaud. On allait à la gare, ici, voir partir les soldats. Ils avaient des pantalons rouges et des vestes bleues. On les voyait partir, les femmes pleuraient. Mais je ne savais pas très bien la différence qu'il y avait entre une bataille et une guerre. J'avais appris à l'école qu'il y avait eu des batailles et des guerres. Mais je croyais que la guerre, c'était comme une bataille, que ça durait quelques jours et puis qu'après c'était fini. Et bien... je me trompais, parce que ça a duré quatre ans...

As-tu des souvenirs de la guerre ?

Oui, bien sûr, parce que ça n'était plus du tout comme avant. Il n'y avait presque plus d'hommes. Ils étaient tous au front. Ils faisaient la guerre. Alors les femmes se sont mises à travailler : dans les trains, c'était des femmes, dans les usines aussi. Et puis, il y avait des bombardements. On a vu les premiers avions. Mais les premiers bombardements étaient faits par des ballons dirigeables. Tu sais ce que c'est ? C'est un énorme ballon en forme de saucisse. C'est eux qui nous envoyaient des bombes. Après, c'était les avions. Et puis après, c'était des obus qui partaient de l'est et qui tombaient sur Paris toutes les vingt minutes. On finissait par être un petit peu énervés... Nous sommes partis en 1918, d'abord à Marmande dans le sud et puis à Meymac, tout près de l'endroit où sont installés tes grands-parents . On y est restés trois mois parce qu'ici, ce n'était vraiment pas drôle à cause des alertes, des bombardements... Et puis après on est revenu et la guerre s'est terminée. Je me souviens très bien de la fin de la guerre.

Avais-tu beaucoup d'ami(e)s ?

Oh... oui. Mais c'était surtout des amies de l'école du dimanche. Parce que, aussi à cause de la guerre, on ne sortait pas, on n'invitait pas, on vivait beaucoup entre. Mais j'avais de très bonnes amies et celles qui sont encore là, je les connais toujours. On se voit et on s'aime beaucoup !

A quoi jouais-tu ?

Quand on était au jardin, on sautait à la corde, on jouait aux boules et notre grand jeu, surtout, avec ma sœur et puis une amie, c'était d'avoir une petite tente qui est encore maintenant à Lion sur Mer. Une petite tente qui faisait comme une petite maison qu'on mettait sur la pelouse. Les pelouses, c'était des îles et tout ce qui était gravier, c'était la mer. On avait un « bateau », qui était un reste de cheval à balançoire, et puis nous jouions aux scouts. On faisait une espèce de feu –sans feu, naturellement – et puis on était dans notre tente.

A la maison, on jouait beaucoup à des jeux de société. On faisait des puzzles, on jouait au nain jaune, on faisait des jeux de cartes... On jouait beaucoup. Et puis le dimanche, après la guerre, nos parents invitaient souvent des jeunes et on faisait des tas de jeux de société : à la devinette, au plateau etc...

Partais-tu en vacances ?

Oui. Pendant la guerre, ça a été changé. Mais avant et après la guerre, nous partions tous les ans en été en Suisse parce que toute la famille était en Suisse : nos grands-parents etc. On ne se voyait qu'une fois par an parce qu'on voyageait beaucoup moins qu'on ne voyage maintenant. On partait en Suisse avec des gros bagages et on restait un mois à la Chaux-de-Fond, où mes parents avaient gardé leur appartement. On allait voir nos grands-parents, tous les anciens amis de la Chaux-de-Fond... Mais on revenait et après, on ne bougeait plus. On ne partait ni à Noël, ni à Pâques. En Suisse, mon Papa nous faisait faire ce qu'il appelait des « petits voyages ». On partait une huitaine de jours et puis on marchait avec les sacs au dos. Il nous a fait voir un petit peu la Suisse, les montagnes, c'était très beau.

Comment étais-tu habillée ?

Et bien... pas question naturellement de mettre des pantalons ! On n'avait que des robes bien sûr. On avait les habits d'été et les habits d'hiver. La maison était très peu chauffée. En hiver, on mettait des robes de laine qui grattaient terriblement. Ce n'était pas les tissus actuels. Et puis on mettait des gros bas tricotés à la main. C'était gros, lourd, ça piquait, ça grattait. En été, on avait des petites robes toute jolies, toute mignonnes et puis des chapeaux de paille. On mettait toujours des chapeaux pour sortir.

Quelle était ta couleur préférée ?

C'était le rouge. Et puis ma sœur, c'était le bleu.

Avais-tu des frères et des sœurs ?

J'avais deux sœurs. Une sœur, qui était un peu plus âgée que moi. Il n'y avait pas tout à fait deux ans de différence entre nous. Avec elle, j'ai beaucoup beaucoup joué. Et puis il y a eu une petite sœur qui est arrivée six ans après moi. C'était vraiment notre poupée ...

Est-ce que vous vous disputiez beaucoup ?

Oui, pendant une période, on s'est disputées du matin au soir. C'était épouvantable. Dès qu'on sortait du lit, on commençait à se disputer avec ma sœur. Et tout était sujet à dispute. Alors une fois, on a dit : c'est idiot de se disputer comme ça. Maintenant, on va faire la paix. Quand on aura envie de se disputer, on se tirera un petit peu les cheveux et ça voudra dire qu'on arrête, qu'on ne se dispute plus. Alors, ça a mieux marché et puis après on s'entendait tellement bien, tellement bien... Nous nous aimions beaucoup, ma sœur et moi.

Est-ce que vous étiez riches ou pauvres ?

Mes parents étaient plutôt riches. Mon Papa dirigeait une affaire avec ses frères à Paris et sans être vraiment riches (on n'a jamais eu de voiture par exemple), on vivait tranquillement, on vivait bien.

Etais-tu coquette ?

Non, je n'ai jamais été coquette. Ma sœur était très jolie, on l'admirait beaucoup. Moi, je n'étais pas si jolie qu'elle. A elle, on lui disait toujours qu'elle était belle et moi, on ne me disait rien. Alors ça ne m'incitait pas du tout à être coquette et puis j'avais des cheveux difficiles à coiffer, j'étais toujours mal coiffée... Il n'y a qu'une chose, c'est que j'étais vexée parce que j'avais toujours les vieilles robes de ma sœur à finir.

Etais-tu gourmande ?

Oui, j'aimais bien les bonbons et les chocolats. Et puis nous en recevions beaucoup parce que quand mes parents avaient des visites, elles se croyaient toujours obligées de nous apporter des bonbons et des chocolats. On les mettait dans un tiroir et nous avions le droit d'en prendre un à 10 heures et un à 16 heures. Et Maman donnait souvent à d'autres ce que nous recevions parce qu'il y en avait trop.

Préférais-tu les gâteaux ou les bonbons ?

Les deux !

Avais-tu des bonnes ?

Ma Maman avait des bonnes, parce qu'il y avait beaucoup à faire dans la maison. On n'avait pas les machines qu'on a maintenant. Pas d'aspirateur, pas de frigidaire, pas de machine à laver le linge, pas de machine à laver la vaisselle... Tout se faisait à la main. Il y avait une personne qui venait tous les huit jours pour faire la lessive et le repassage. Il y avait une bonne qui balayait, qui nettoyait, qui faisait en partie la cuisine... Ma Maman faisait beaucoup la cuisine parce que la bonne ne savait pas faire grand-chose. Et puis nous aidions un petit peu, nous faisions notre chambre.

Ton Papa et ta Maman étaient-ils sévères ?

Ils n'étaient pas vraiment sévères mais il fallait qu'on obéisse. Et puis on n'osait surtout pas les contredire quand ils avaient donné un ordre. On savait qu'il ne fallait pas faire le contraire. Je me souviens qu'une fois, ma maman m'avait dit de ne pas faire quelque chose – je ne sais plus ce que c'était – et puis ça m'embêtait d'obéir. Alors je suis allée demander à mon Papa et il m'a dit oui – il ne savait pas que ma Maman m'avait dit non. Et je l'ai fait et puis j'ai dit à ma Maman : « Mais, Papa me l'a permis ! ». Je me suis fait terriblement gronder parce que je devais obéir quand on me disait quelque chose. C'est comme ça. Et même quand nous étions grandes, que nous avions des amis, il fallait que nous soyons rentrées à 10 heures le soir. Nous étions dans cette chambre ici ma sœur et moi et quand on rentrait on montait tout doucement tout doucement l'escalier et puis quand on passait devant la porte de la chambre de nos parents, on entendait la voix de mon Papa qui disait : « Quelle heure est-il ? » . Alors, on disait : « Il est 10h10 ... ». « Vous êtes en retard ! ». Alors on allait vite se coucher...

Heu... mais ... vous aviez mangé ?

Oui, bien sûr, on avait mangé. On s'amusait avec nos amis, tu comprends.

Combien de fois as-tu déménagé ?

Nous avons déménagé quand j'avais 2 ans et demi pour venir de la Chaux de Fonds à ici . Et puis après, je n'ai plus déménagé jusqu'à ce que je sois mariée. Et encore, quand on s'est mariés, on s'est installés au deuxième étage, où sont nés Idelette et François. Avec deux enfants, c'était trop petit et nous avons changé. Nous avons habité à Enghien, derrière le lac. Six ans après, on a été à Montmorency et puis l'autre guerre est arrivée, et nous nous sommes ré-installés ici pour que Grand-Maman n'y soit pas toute seule et pour que les Allemands ne prennent pas la maison pour l'occuper.

Aimais-tu lire ?

Oui, j'aimais lire, mais je ne lisais pas tellement. Je me suis rendu compte après que c'était parce que j'avais de mauvais yeux que je ne lisais pas très bien. C'est comme pour jouer du piano : j'avais de la peine parce que je voyais mal les notes. Et comme je ne comprenais pas que c'était une affaire de vision et bien, je me contentais de mal jouer du piano et de mal lire. Mais je me suis quand même beaucoup amusée à lire certains livres dont je garde un très bon souvenir.